Interview du Premier vice-ministre russe des Affaires étrangères Vladimir Titov, parue dans le quotidien Rossiïskaïa gazeta le 10 février 2015

Interview du Premier vice-ministre russe des Affaires étrangères Vladimir Titov, parue dans le quotidien Rossiïskaïa gazeta le 10 février 2015
10.02.2015 / Interview du Premier vice-ministre russe des Affaires étrangères Vladimir Titov, parue dans le quotidien Rossiïskaïa gazeta le 10 février 2015

Question: Le 10 février, c''est la Journée du diplomate en Russie. Ces dernières années, experts et analystes constatent une sérieuse dégradation des normes du droit international. Dans ces conditions de plus en plus imprévisibles, il devient toujours plus difficile pour les diplomates, voire dangereux, de travailler. Où qu''on aille, on tombe sur un nouveau "front": syrien, ukrainien, américain, iranien, libyen, irakien, etc. La liste est longue. Aujourd''hui, à quoi ressemble la vie d''un diplomate russe?

Réponse: En effet, la situation dans le monde est de plus en plus complexe et imprévisible. D''anciens conflits restent actifs et de nouveaux foyers de tension apparaissent, menaçant la stabilité et la sécurité régionale et internationale. La concurrence se renforce sur le plan économique, socio-économique et moral. L''économie mondiale est toujours secouée.

La contradiction est toujours plus flagrante entre le processus objectif de formation d''un nouvel ordre mondial reflétant la diversité géographique et civilisationnelle du monde contemporain, et les tentatives insistantes de certains pays occidentaux de conserver leur leadership "historique" dans les affaires internationales, d''imposer leur volonté aux autres pays. La tendance de nos partenaires occidentaux aux démarches unilatérales, y compris de force, et leur politique de deux poids-deux mesures déstabilisent la situation et nous éloignent des solutions aux problèmes mondiaux actuels. Les conséquences d''une telle politique sont clairement visibles sur l''exemple du Kosovo, de l''Irak, de la Libye, de la Syrie et aujourd''hui de l''Ukraine.

Dans ces conditions, une responsabilité particulière pèse sur le Ministère des Affaires étrangères, qui doit mettre en application efficacement la politique étrangère du pays affirmée par le Président russe Vladimir Poutine afin de poser les bases nécessaires à l''extérieur du pays, pour le développement de la Russie et le renforcement de son autorité dans le monde.

Nos diplomates doivent aujourd''hui s''occuper d''un large éventail de problèmes, y compris certains qui, auparavant, n''étaient pas propres à la "diplomatie classique". De plus en plus d''importance est accordée aux questions relatives à nos intérêts extérieurs dans le domaine de l''économie et de l''énergie, de la protection des droits des citoyens russes, de l''élargissement de la coopération culturelle et humanitaire ou encore de l''accroissement de l''interaction avec la société civile. La citation de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord selon laquelle diplomate doit savoir tout faire prend aujourd''hui un sens tout à fait concret. Nous avons besoin de spécialistes capables de réfléchir de manière créative et non banale, de travailler en faisant preuve d''initiative, avec une abnégation totale.

Question: Les attaques contre des diplomates russes sont devenues plus fréquentes à travers le monde. Que fait le Ministère russe des Affaires étrangères pour améliorer la sécurité du personnel des Ambassades de Russie à l''étranger? Est-il prévu d''instaurer, à l''Institut d’État des relations internationales de Moscou (MGIMO), une formation militaire de base?

Réponse: Dans le contexte des complications actuelles sur la scène internationale et l''activation des forces extrémistes dans divers États, effectivement, les risques pour la sécurité du personnel diplomatique augmentent. Malheureusement, le personnel des établissements russes à l''étranger fait l''objet d''actes de vandalisme, d''attaques de bandes et de terroristes. En 2013, le diplomate russe Dmitri Vichernev et son épouse ont été tués en Abkhazie dans l''exercice de leurs fonctions. En 2014, le membre de la Mission de l''Onu pour l''Afghanistan Vadim Nazarov a été tué dans un attentat à Kaboul. En deux ans, nos collègues ont été blessés au Panama, au Soudan et au Canada.

Les diplomates travaillant à l''étranger bénéficient d''une immunité conformément aux Conventions de Vienne sur les relations diplomatiques et consulaires, qui stipulent clairement l''engagement du pays d''accueil à assurer le fonctionnement sûr des ambassades et des consulats et de protéger leur personnel. Mais pour diverses raisons la sécurité n''est pas toujours suffisamment assurée. C''est pourquoi la tâche de réagir de manière opportune et en adéquation avec les risques visant notre personnel en mission à l''étranger est notre priorité, notamment dans les États ayant une situation sociopolitique difficile et en état d''urgence, qui plus est en conflit armé. Dans des circonstances dangereuses particulières, nous procédons à l''évacuation totale ou partielle du personnel.

Aucune "formation militaire" spéciale n''est évidemment prévue au MGIMO, le principal établissement d''où nous puisons nos cadres. Mais les étudiants suivent la formation initiale du combattant, comme dans toutes les universités ayant des chaires militaires. Beaucoup d''importance est traditionnellement accordée au sport. Dans l''ensemble, une bonne condition physique, la capacité de travailler longtemps et parfois la nuit sont des conditions importantes pour que les diplomates puissent remplir leurs obligations.

Question: Quel est le niveau de prestige du travail de diplomate en Russie aujourd''hui? Le Ministère russe des Affaires étrangères souffre-t-il d''une pénurie de ressources humaines? Est-il difficile de trouver des volontaires pour travailler sur les points chauds de la planète?

Réponse: Le concours pour travailler au Ministère des Affaires étrangères est traditionnellement prisé et chaque poste est convoité par plusieurs candidats. Il s''agit pour la plupart de jeunes très motivés avec une solide préparation universitaire. Tous les candidats parlent au moins deux langues étrangères. Au final, près de 100 personnes sont sélectionnées pour travailler au Ministère. Plusieurs postes, notamment à l''étranger, sont occupés par des contractuels. Il s''agit essentiellement des spécialistes de centres de recherche avec des langues et des connaissances rares de telle ou telle région.

Le début et le milieu des années 1990 furent des périodes difficiles pour le Ministère. Alors qu''aujourd''hui le reflux de diplomates du système ministériel russe s''est réduit à son minimum, sachant qu''en général le personnel est muté dans d''autres organismes publics, l''Appareil du Gouvernement ou l''Administration présidentielle.

Les décisions du gouvernement du pays visant à améliorer le statut social et la rémunération de notre personnel ont beaucoup d''importance pour le prestige du service diplomatique. Ces mesures sont naturellement perçues avec reconnaissance par le personnel, mais surtout, comme un signe de confiance pour le futur travail qui sera accompli pour la Patrie.

Le service au Ministère des Affaires étrangères est similaire au service militaire. Pour cette raison, certains bienfaits matériels sont "compensés" par un ordre très strict de nomination sur un poste à l''étranger, y compris les points chauds. Le personnel en a conscience. Ceux qui travaillent dans de tels pays bénéficient des garanties supplémentaires de l’État prévues par la législation, des primes et d''un décompte des annuités avec un coefficient supérieur. Le travail dans des pays "à risque" est pris en compte dans la promotion et l''octroi des rangs diplomatiques.

Question: Vous avez une immense expérience de travail dans le service diplomatique. Que conseillerez-vous à un jeune homme ou une jeune femme qui ont décidé de devenir diplomate?

Réponse: Il faut entrer au Ministère des Affaires étrangères par vocation et avec la volonté de servir sa Patrie. Bien évidemment, il est important d''avoir un diplôme universitaire spécialisé, d''apprendre à s''orienter avec confiance dans les réalités de la politique internationale contemporaine, de parler des langues étrangères, de se perfectionner constamment, parce que l''érudition d''un homme prend du retard sur le temps.

Le travail diplomatique est passionnant. Mais il faut être conscient de tous les avantages et inconvénients du métier. Parmi les derniers – un long travail loin de la maison et du cercle de communication habituel lors des voyages à l''étranger, des conditions de travail et des zones climatiques souvent défavorables, l''immersion dans un milieu ethnoculturel différent, des horaires de travail supplémentaires et bien d''autres.

Question: Vous avez participé à des milliers d''entretiens et de négociations avec des délégations étrangères. Nous savons qu''une plaisanterie peut parfois faire fondre la glace bien plus rapidement que des heures de consultations.

Réponse: Le sens de l''humour doit coïncider avec le sens de l''humour de l''interlocuteur. Sinon, cet outil "magique" peut causer l''effet inverse. Lors des entretiens avec des collègues étrangers il est important de commencer par établir un dialogue fructueux visant un résultat. Quand les relations le permettent, on peut dire une plaisanterie. Il existe parfois des difficultés lors de la traduction. Certaines tournures en russe ne peuvent pas être transposées dans la langue du partenaire.

Dos